Le constat est sans appel. Les tensions sur les effectifs et l’insuffisance de moyens pèsent lourdement sur le quotidien des équipes. Sur le terrain, les professionnels dressent une analyse lucide des défis auxquels sont confrontés les établissements. « Nous faisons face à un manque de soignants, notamment d’infirmiers, avec des conséquences directes sur la prise en soin des résidents », souligne Jérôme Malfaisan, infirmier libéral intervenant également en établissement et membre du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI).
Fort de plusieurs années d’exercice salarié en EHPAD, il estime que la gériatrie souffre d’un déficit d’attractivité, largement lié « à l’intensité de la charge de travail et à la pression mentale qui l’accompagne ». Cette réalité se manifeste dès la formation initiale. « Pour beaucoup d’étudiants, un stage en EHPAD n’est pas spontanément perçu comme une opportunité », observe-t-il, regrettant une image encore éloignée de la réalité du métier. « La gériatrie mobilise pourtant des compétences très étendues, à la croisée des pathologies chroniques, de la psychiatrie et de l’accompagnement de la dépendance. »
Fort de plusieurs années d’exercice salarié en EHPAD, il estime que la gériatrie souffre d’un déficit d’attractivité, largement lié « à l’intensité de la charge de travail et à la pression mentale qui l’accompagne ». Cette réalité se manifeste dès la formation initiale. « Pour beaucoup d’étudiants, un stage en EHPAD n’est pas spontanément perçu comme une opportunité », observe-t-il, regrettant une image encore éloignée de la réalité du métier. « La gériatrie mobilise pourtant des compétences très étendues, à la croisée des pathologies chroniques, de la psychiatrie et de l’accompagnement de la dépendance. »
Un constat partagé entre tensions, pénuries et perte d’attractivité
Du côté des aides-soignantes, le diagnostic est similaire, malgré des réalités contrastées selon les établissements. Avec neuf aides-soignantes pour cinquante résidents en semaine et six le week-end, Élodie Barbier estime évoluer dans un EHPAD « relativement bien doté ». Membre du bureau de la Fédération nationale des associations d’aides-soignants (FNAAS), elle rappelle toutefois que cette configuration reste rare. « Ces niveaux d’effectifs sont loin d’être généralisés », souligne-t-elle, évoquant des équipes souvent sous tension dans de nombreuses structures.
Les animateurs dressent un constat comparable. Malgré une professionnalisation accrue ces dernières années, leur rôle demeure insuffisamment reconnu et soutenu. « Aujourd’hui, on compte en moyenne un animateur pour 58 résidents. C’est une progression par rapport à il y a vingt ans, mais on reste loin de l’objectif d’un professionnel pour 30 personnes », indique David Seguela, coordonnateur général du Groupement national des animateurs en gérontologie (GAG). Il pointe également des moyens financiers limités : « Le budget d’animation, hors salaire, s’élève à environ 0,18 euro par jour et par résident, alors qu’il faudrait au moins 0,40 euro pour développer des actions de qualité. » Une contrainte qui freine les projets de vie sociale ambitieux.
Les animateurs dressent un constat comparable. Malgré une professionnalisation accrue ces dernières années, leur rôle demeure insuffisamment reconnu et soutenu. « Aujourd’hui, on compte en moyenne un animateur pour 58 résidents. C’est une progression par rapport à il y a vingt ans, mais on reste loin de l’objectif d’un professionnel pour 30 personnes », indique David Seguela, coordonnateur général du Groupement national des animateurs en gérontologie (GAG). Il pointe également des moyens financiers limités : « Le budget d’animation, hors salaire, s’élève à environ 0,18 euro par jour et par résident, alors qu’il faudrait au moins 0,40 euro pour développer des actions de qualité. » Une contrainte qui freine les projets de vie sociale ambitieux.
Des organisations parfois innovantes, mais encore isolées
À ces difficultés s’ajoute l’évolution du profil des résidents, qui complexifie les accompagnements. « Aujourd’hui, les niveaux de dépendance sont nettement plus élevés, avec une majorité de GIR 1 ou 2 », observe Jérôme Malfaisan. Les besoins s’intensifient, alors même que les équipes doivent déjà composer avec des ressources limitées. Certains établissements parviennent néanmoins à améliorer le quotidien grâce à des choix organisationnels adaptés. Dans l’EHPAD où exerce Élodie Barbier, le passage à des journées de 10 heures a permis de mieux répartir la charge de travail et d’apporter davantage de confort aux professionnels. « Nous nous adaptons en permanence aux résidents et aux situations. Rien n’est jamais figé, car nous travaillons avant tout avec de l’humain », souligne-t-elle. Ces initiatives montrent que des marges de manœuvre existent à l’échelle locale, mais qu’elles restent étroitement dépendantes des moyens disponibles et des dynamiques propres à chaque établissement, sans suffire à répondre aux enjeux structurels du secteur.
Plus de moyens, plus de reconnaissance
Pour l’ensemble des professionnels interrogés, le renforcement des effectifs constitue un levier prioritaire. « Il devient difficilement tenable de fonctionner avec un infirmier pour 50 ou 60 résidents », souligne Jérôme Malfaisan. Dans cette perspective, la mise en place de ratios soignants/résidents apparaît comme une mesure structurante, à la fois pour améliorer les conditions de travail et garantir une prise en soin de qualité. La question de la rémunération reste également centrale, notamment pour attirer de nouveaux professionnels et fidéliser les équipes en place. À cela s’ajoute un enjeu de reconnaissance des compétences, en particulier pour les infirmiers en pratique avancée. « Il est essentiel de leur faire confiance et de leur donner toute leur place dans l’organisation des soins », insiste-t-il.
Des lieux de vie avant tout
Les animateurs du GAG rappellent l’importance de la formation et de la reconnaissance de leur métier. « Être animateur ne se résume pas à être sympathique ou à jouer de la guitare. Il y a une véritable méthodologie et une vision sociale », souligne Yves Massardier, vice-président du groupement. Dans un contexte où certaines réformes pourraient fragiliser la spécialisation en animation sociale, il appelle à réaffirmer pleinement cette dimension au sein des EHPAD. « On privilégie le corps et on oublie parfois ce que les personnes ont envie de faire », regrette-t-il.
Au-delà des moyens, les professionnels plaident pour un changement profond de regard. « Ce doit être des lieux de vie où l’on soigne, et non des lieux de soins où l’on tente de vivre », résume Jérôme Malfaisan. Cette ambition passe notamment par une meilleure intégration dans le territoire. Plusieurs évoquent des établissements plus ouverts, en lien avec les réseaux de soins, les acteurs culturels et les habitants. David Séguela va encore plus loin, imaginant des structures pleinement ancrées dans la cité. « On n’irait plus dans un EHPAD, mais dans un quartier pour tous », explique-t-il, avec l’idée de favoriser les échanges entre générations et de rompre l’isolement.
L’horizon d’un EHPAD différent demeure donc bien réel pour les acteurs de terrain. Ils dessinent un modèle plus humain, mieux doté et pleinement ouvert sur son environnement, où les choix de vie des résidents seraient davantage respectés. Un lieu capable de concilier soin, autonomie et vie sociale, sans les opposer. Car l’enjeu n’est pas seulement d’améliorer l’existant, mais de transformer en profondeur le regard porté sur ces établissements pour en faire, enfin, de véritables lieux de vie, aussi accueillants pour les résidents que pour les professionnels.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici
Au-delà des moyens, les professionnels plaident pour un changement profond de regard. « Ce doit être des lieux de vie où l’on soigne, et non des lieux de soins où l’on tente de vivre », résume Jérôme Malfaisan. Cette ambition passe notamment par une meilleure intégration dans le territoire. Plusieurs évoquent des établissements plus ouverts, en lien avec les réseaux de soins, les acteurs culturels et les habitants. David Séguela va encore plus loin, imaginant des structures pleinement ancrées dans la cité. « On n’irait plus dans un EHPAD, mais dans un quartier pour tous », explique-t-il, avec l’idée de favoriser les échanges entre générations et de rompre l’isolement.
L’horizon d’un EHPAD différent demeure donc bien réel pour les acteurs de terrain. Ils dessinent un modèle plus humain, mieux doté et pleinement ouvert sur son environnement, où les choix de vie des résidents seraient davantage respectés. Un lieu capable de concilier soin, autonomie et vie sociale, sans les opposer. Car l’enjeu n’est pas seulement d’améliorer l’existant, mais de transformer en profondeur le regard porté sur ces établissements pour en faire, enfin, de véritables lieux de vie, aussi accueillants pour les résidents que pour les professionnels.
> Article paru dans Ehpadia #43, édition d'avril 2026, à lire ici
Le regard d’Isabelle Hartvig, présidente de Citoyennage
À 88 ans, Isabelle Hartvig vit dans une résidence-service associée à un EHPAD de Saint-Maur-des-Fossés, en Île-de-France. Forte d’un parcours riche et de ses rencontres avec des résidents comme des professionnels du secteur, elle porte un regard à la fois lucide et engagé sur la vie en établissement. Pour Ehpadia, elle partage sa vision d’un lieu de vie idéal, un espace où autonomie, dignité et échanges intergénérationnels structurent le quotidien, et où le soin s’accorde pleinement avec la liberté.
À quoi ressemblerait, selon vous, l’EHPAD idéal ?
Isabelle Hartvig : Pour moi, l’EHPAD idéal ne devrait même pas porter ce nom, tant il enferme dans la dépendance et la vieillesse. Le lieu où je vis actuellement me paraît bien répondre à mes attentes : je dispose de 30 m², d’un grand balcon où l’on peut manger à quatre, de fleurs… et surtout de toute ma liberté. J’ai pensé mon parcours pour préserver une vie autonome et agréable. Vieillir dignement, dans un cadre confortable, choisi et pensé par moi, voilà l’essentiel.
Quels changements souhaiteriez-vous dans les EHPAD ?
Le manque de personnel est criant. Si certaines aides-soignantes font preuve d’un engagement remarquable, d’autres exercent faute de mieux, en raison de conditions de travail et de rémunération insuffisantes. Les résidents gagneraient à bénéficier de davantage d’activités adaptées et d’un suivi plus régulier, même si des professionnels comme les psychologues sont déjà présents. Travailler en EHPAD est un métier profondément humain et enrichissant, mais il doit être mieux reconnu et mieux valorisé. Pour moi, l’EHPAD idéal serait donc un lieu au nom moins stigmatisant, doté de financements pérennes, de personnel en nombre suffisant et de moyens à la hauteur, afin de garantir à chacun autonomie, dignité et attention.
Que pensez-vous de l’EHPAD à domicile ?
L’EHPAD à domicile est une excellente idée, à condition que les moyens humains suivent. Certaines personnes ont besoin d’infirmiers, de kinésithérapeutes, d’aides-soignants pour se nourrir, se déplacer ou assurer leur hygiène. Mais la vie ne se résume pas aux soins : les échanges, la lecture, la vie sociale sont tout aussi essentiels. Au fond, nous aurons toujours besoin d’EHPAD – et probablement davantage dans les années à venir. Mais il faudra aussi engager un véritable changement culturel pour rapprocher les générations, encourager les rencontres avec des étudiants, des enfants, et développer des projets communs. Qu’il soit à domicile ou en établissement, l’EHPAD doit rester un lieu humain, favorisant l’autonomie et socialement vivant.
Citoyennage
Citoyennage est une initiative nationale qui associe citoyenneté et grand âge. Elle donne la parole aux personnes âgées, qu’elles vivent à domicile ou en établissement. L’association rassemble environ 700 adhérents à travers la France et œuvre pour une participation active des aînés, en favorisant une écoute attentive et une prise en compte de leur parole dans tous les lieux de vie.
- Plus d’informations sur https://citoyennage.fr/
À 88 ans, Isabelle Hartvig vit dans une résidence-service associée à un EHPAD de Saint-Maur-des-Fossés, en Île-de-France. Forte d’un parcours riche et de ses rencontres avec des résidents comme des professionnels du secteur, elle porte un regard à la fois lucide et engagé sur la vie en établissement. Pour Ehpadia, elle partage sa vision d’un lieu de vie idéal, un espace où autonomie, dignité et échanges intergénérationnels structurent le quotidien, et où le soin s’accorde pleinement avec la liberté.
À quoi ressemblerait, selon vous, l’EHPAD idéal ?
Isabelle Hartvig : Pour moi, l’EHPAD idéal ne devrait même pas porter ce nom, tant il enferme dans la dépendance et la vieillesse. Le lieu où je vis actuellement me paraît bien répondre à mes attentes : je dispose de 30 m², d’un grand balcon où l’on peut manger à quatre, de fleurs… et surtout de toute ma liberté. J’ai pensé mon parcours pour préserver une vie autonome et agréable. Vieillir dignement, dans un cadre confortable, choisi et pensé par moi, voilà l’essentiel.
Quels changements souhaiteriez-vous dans les EHPAD ?
Le manque de personnel est criant. Si certaines aides-soignantes font preuve d’un engagement remarquable, d’autres exercent faute de mieux, en raison de conditions de travail et de rémunération insuffisantes. Les résidents gagneraient à bénéficier de davantage d’activités adaptées et d’un suivi plus régulier, même si des professionnels comme les psychologues sont déjà présents. Travailler en EHPAD est un métier profondément humain et enrichissant, mais il doit être mieux reconnu et mieux valorisé. Pour moi, l’EHPAD idéal serait donc un lieu au nom moins stigmatisant, doté de financements pérennes, de personnel en nombre suffisant et de moyens à la hauteur, afin de garantir à chacun autonomie, dignité et attention.
Que pensez-vous de l’EHPAD à domicile ?
L’EHPAD à domicile est une excellente idée, à condition que les moyens humains suivent. Certaines personnes ont besoin d’infirmiers, de kinésithérapeutes, d’aides-soignants pour se nourrir, se déplacer ou assurer leur hygiène. Mais la vie ne se résume pas aux soins : les échanges, la lecture, la vie sociale sont tout aussi essentiels. Au fond, nous aurons toujours besoin d’EHPAD – et probablement davantage dans les années à venir. Mais il faudra aussi engager un véritable changement culturel pour rapprocher les générations, encourager les rencontres avec des étudiants, des enfants, et développer des projets communs. Qu’il soit à domicile ou en établissement, l’EHPAD doit rester un lieu humain, favorisant l’autonomie et socialement vivant.
Citoyennage
Citoyennage est une initiative nationale qui associe citoyenneté et grand âge. Elle donne la parole aux personnes âgées, qu’elles vivent à domicile ou en établissement. L’association rassemble environ 700 adhérents à travers la France et œuvre pour une participation active des aînés, en favorisant une écoute attentive et une prise en compte de leur parole dans tous les lieux de vie.
- Plus d’informations sur https://citoyennage.fr/